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12 octobre 1989-12 octobre 2016: il y a 27 ans depuis que la musique congolaise moderne a perdu son ‘‘Grand maître’’, en la personne de Franco Luambo Makiadi. A cette occasion, le journal «La Prospérité» s’est intéressé au parcours tenace de cette icône de la chanson qui s’est forgée une brillante carrière, à travers ses œuvres langoureuses, jusqu’à devenir immortel dans la mémoire collective de tout un peuple. Cette triste commémoration a également permis d’approfondir des recherches pour comprendre les vrais raisons qui ont poussé l’artiste à se faire baptisé au nom de « GRAND MAITRE ».

Né le 6 juin 1938 au village fleuri de Sona-bata, à 1Km de Kinshasa, dans la province du Bas-Congo, François Luambo Makiadi dit Franco, était l’aîné d’une famille de plusieurs enfants. Toujours à côté de sa maman, il va grandir dans cette ambiance Mukongo, où tous les clans relatent le souvenir de leur lointain passé. Quelques années après, lui et sa maman Mbonga Hélène vont plier bagages, pour aller s'installer à Léopoldville, aujourd'hui Kinshasa, où ils éliront domicile dans la commune de Ngiri-Ngiri.

A l'âge de 10 ans, Luambo François est orphelin de père. Sans soutien, il abandonne l'école en 3èmeprimaire et s'adonne à la vie de la rue, au même titre que d'autres jeunes de son âge. Ils vont vivre les réalités de la rue avec ses tourments, ses violences et ses ambiguïtés. A Léopoldville, l’inconnu François découvre le monde de la ville avec toutes ses contradictions. Non loin du marché de Ngiri-Ngiri, sa mère prépare les gâteaux à la farine qui sont vendus aux passants en fredonnant, avec mélancolie, les vieilles rengaines apprises à Sona-bata. Mais les beignets et les gâteaux vendus ne comblent pas les insuffisances matérielles à la maison. Ainsi, il va commencer, pour la jeune maman, une autre vie. Une vie citadine, où l'on prend et l'on donne des coups. Luambo forge son caractère à Ngiri-Ngiri, et sa vie prend d'autres formes.

Malgré les jeux avec des amis insoumis, il n'abandonne pas pour autant sa mère. D'ailleurs, grâce au concours d'un camarade, François découvre les vertus de l'harmonica, cet instrument ne quittera plus ses lèvres.

A 11 ans, il a pour idoles Jimmy et De Saio; mais l'opportunité de la vie lui fait rencontrer Ebengo Dewayon.

Notons ici que cette nouvelle rencontre sera déterminante pour le devenir de Luambo. C'est à ses côtés qu'il s'initie aux premières notes de la guitare, ensuite interviendra Luampasi, un autre guitariste de renom.

Adolescent, le voilà pris dans le tourbillon de la musique. Sans connaissance élémentaire du solfège et sans culture musicale. Malgré ce handicap, son obstination sera payante. Luambo va décider de jeter son dévolu sur cet instrument à cordes qu'est la guitare, en abandonnant son harmonica de tous les jours.

À 15 ans, il enregistre déjà avec sa voix innocente et mal maîtrisée des chansons avec le groupe Waton de Dewayon. Et, c’était le début d’une nouvelle épopée pour le villageois de Sona-bata.

En 1955, Luambo enregistre une de ses premières compositions "Bolingo na ngaï Béatrice" au studio Loningisa. Avec le concours de Bowané qui l'a pris sous sa tutelle, Franco s'est fait un nom. Malheureusement, son mentor Bowané va gagner l'Angola pour s'installer définitivement. Et Franco se retrouve seul face à un succès, qui l'attend à l'horizon.

Au lieu de se ronger les doigts, il décide de créer un groupe musical grâce à l'apport de quelques musiciens Congolais comme Pandy Saturnin (Tumba), Loubelo Daniel, De la lune (guitariste), Serge Essous (saxo) venus à sa rescousse. Voilà, ils s'accordent sur la mise en place d'un nouveau style.

Sur l’Avenue Tshuapa, dans la commune de Kinshasa, ces jeunes font connaissance avec un certain Oscar Kashama qui les encourage et décide de les prendre en charge dans son bar. Nous sommes le mercredi, 6 juin 1956, lorsque naît "OK Jazz", OK comme abréviation d’Oscar Kashama.

Franco, Rossignol, Saturnin Pandy, de la lune et Essou sont les premiers musiciens. Le succès est fulgurant, mais la naïveté gâche les efforts de ces jeunes et les bonnes choses ne durent guère.

OK Jazz : Le succès divise en 1957

En 1957, l'orchestre connaît une scission. Les congolais de Kinshasa, que sont J. Serge Essous, Landu Rossignol, quittent Franco pour créer le Rock-A-Mambo. Tandis que Célestin Nkouka et Edo Nganga, deux autres congolais de Brazzaville vont rejoindre OK Jazz. Leur présence redonne du tonus à l'orchestre Kashama-Jazz. Ils vont enregistrer trois chansons qui marqueront cette époque : "Aimé wa bolingo", "Joséphine", et "Motema na ngaï epai ya mama". Mais Luambo, en 1958, est arrêté par les autorités coloniales, pour des raisons obscures. On parle d'une affaire de cœur. Son absence réduit le succès de l'orchestre, dont il est déjà le porte-flambeau. Ses amis congolais profitent de ce temps pour regagner Brazzaville. Là-bas, Nkouka Célestin et Edo Nganga sont rejoints par Nino Malapat, J. S. Essous pour monter l'orchestre Bantous de la Capitale.

A Léopoldville, où il a recouvré sa liberté quelques mois après, Franco Luambo retrouve Vicky Longomba, qui lui était resté fidèle, pour procéder au recrutement de nouveaux musiciens. Mulumba Joseph alias Mujos, Bombolo Léon dit Bohlen, Tchamala Piccolo et Lutumba Simon alias Simaro, font leur entrée dans OK Jazz.

Sur le plan politique, rappelle-t-on, le Congo belge est le centre de nombreuses émeutes. Les nationalistes sont aux prises avec les forces coloniales. La situation à Léopoldville est intenable, les batailles et les arrestations se multiplient. Pour calmer le jeu, une conférence dénommée "Table Ronde" est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de cette colonie belge. A cet effet, Joseph Kabaselle dit Kalle Jeff est choisi pour animer la manifestation. Son orchestre African Jazz fait le voyage en Belgique et Vicky Longomba choisi par Kallé fait partie de l’équipe. Il part sans en informer Franco qui entre dans une colère noire. C'est à cette époque que Grand Kallé lance la chanson "Indépendance Tcha-tcha" qui va connaître un succès continental. Mais, pour Franco, c'est un coup dur, car ce départ de Longomba crée un vide.

Toutefois, un groupe de jeunes filles attiré par les thèmes des chansons de Franco décide tous les soirs de se donner rendez-vous à ses concerts. L'affluence de ces demoiselles suscite la passion et va obliger les mélomanes à s'intéresser à cette musique.

Luambo s'affirme ainsi dans le monde musical de la capitale, il devient de plus en plus célèbre grâce surtout à l’intégration dans son groupe de Youlou Mabiala et Michel Boyibanda qui feront la gloire de l'OK Jazz.

30 ans de gloire : Grand maître musicien ou magicien ?

En deux décennies (70-80 et 80-90), Luambo Makiadi est au sommet de la musique grâce à ses meilleures compositions. Il brille de mille feux au firmament de la musique congolaise et même africaine. Période importante et même exaltante pour ce musicien qui s'est fabriqué une longévité à la force du poignet. Seul maître à bord dans son orchestre, il sort de sa coquille pour imposer son leadership. Il instaure une politique de grandeur et attire auprès de lui tout ce que le pays compte de grands talents artistiques. Les éloges pleuvent de partout, ses disques sont vendus comme des petits pains dans tous les pays du continent. Il vole de succès en succès. C'est l'apothéose.

En cette période du parti unique, Luambo devient le musicien repère des grandes nuits présidentielles où pavane tout le gotha politique et mondain du pays. Il amasse sans coup férir biens matériels et gloire spirituelle.

Le Maréchal Mobutu (ex-Président de la République) l'élève au rang de Grand Maître de la musique zaïroise. Il donne à son ensemble musical le cachet d'une entreprise, au faît de sa renommée. L'OK Jazz est devenu le Tout Puissant OK Jazz. La première décennie citée plus haut va marquer un grand tournant dans la vie de l'orchestre. Des musiciens de renom comme Sam Magwana, Dizzy Mandjeku, Josky Kiambukuta, Ntesa Dalienst, Djo Mpoy, Ndombe Opetum et Madilu System sont achetés à prix d'or pour venir grossir les rangs de l'orchestre. Ils viennent ainsi s'ajouter à Youlou, Boyibanda, Isaac Muzikiwa, Dessoin, Decca et Simaro pour former le grand OK Jazz qui va terrasser tout sur son passage.

Dans le style Kallé, des orchestres comme Vox-Africa, les Maquisards, puis les Grands Maquisards et Continental vont vite s'essouffler. Ils ne résistent pas aux rythmes et succès foudroyant de l'OK Jazz. La prépondérance du style rumba « Odemba » imposé par Franco de Mi-Amor a dominé sur l'échiquier musical. Il multiplie les concerts à l'intérieur du pays, et même à l'extérieur. Des pays comme la Zambie, le Kenya, le Gabon, le Congo, toute l'Afrique, tout comme l’Europe, vont l'accueillir comme un roi. Partout, les foules se bousculent, les femmes accourent, les jeunes s’agrippent, Franco Luambo est désormais reconnu comme le Grand maître d'une rumba qu'il a imposée et qu'il a popularisée dans tous les pays au sud du Sahara.

1989 : Tout s’arrête pour Franco !

Soulignons que la personnalité de Franco est amplement influencée par une série d'événements douloureux. Orphelin dès son jeune âge, Franco souffre de l'absence de son père, très tôt disparu. N'ayant pas abouti dans ses études, il souffre de cette insuffisance d'instruction. Les thèmes de ses chansons sont souvent en rébellion avec le conditionnement de la société.

De manière anthologique, Grand maître Franco a touché toutes les cordes sensibles de la vie durant toute sa carrière. La femme, la politique, les mauvaises mœurs, la délinquance, la gabegie financière, l'infidélité, la jalousie, l'hypocrisie. Dans son style populaire, il va à la limite de la vulgarité, et il réussit à peindre ses contemporains au travers de leurs défauts et leurs qualités. Il était à la fois l'ami des femmes et des hommes qu'il critiquait à la limite de l'insulte et amadouait en même temps. Toute une littérature orale a été colportée à son endroit. Pendant ce temps, les mauvaises langues ont raconté que l'homme était possesseur de fétiches importés auprès des magiciens de l'Inde. Qu'il appartenait à une secte de vampires, où on utilisait le sang et la chair humaine pour multiplier son pouvoir et sa domination sur ses contemporains. Certains sont allés plus loin jusqu’à soutenir qu'il était associé à Mobutu pour faire disparaître un certain nombre d'opposants. Mais, personne n'a pu apporter une seule preuve sur ces histoires racontées dans les "ngandas" de Kinshasa. Malgré ces légendes, l'homme est resté imperturbable, intouchable, presque insaisissable jusqu'à sa mort le 12 octobre 1989, à Namur, en Belgique.
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