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(Par le Professeur Ndolamb Ngokwey, PhD, MPH,Ancien Secrétaire Général Assistant des Nations Unies)
Contextualisons ces idées avec des exemples concrets. Il est généralement admis qu’une des raisons de la course aux postes ministériels dans notre pays est la recherche de l’enrichissement. Les acteurs politiques tiennent à avoir ces postes dits juteux pour se faire (ou refaire) une santé financière, surtout au vu des échéances électorales qui s’annoncent.

Le plus curieux - et désespérant- est qu’ils le disent eux-mêmes ou s’accusent mutuellement de cela. Par ailleurs, l’achat d’une ou plusieurs maisons à Kinshasa ou à l’étranger est un indicateur socialement reconnu de succès d’un passage à un poste ministériel. Ceci illustre bien le lien entre le Pouvoir et la puissance financière.
Le lien entre le pouvoir et le prestige est tout aussi évident. Qu’il suffise de penser aux titres honorifiques (excellence, honorable, etc.), aux escortes motorisées toutes sirènes hurlantes qui provoquent et aggravent les embouteillages, et au statut social attaché à ces fonctions. Quant au lien du pouvoir avec le plaisir, de nombreuses illustrations peuvent être trouvées dans la tendance à l’embonpoint des acteurs politiques (plaisir de la nourriture et des boissons) ou dans leurs nombreuses maîtresses et copines (ou copains, le cas échéant).
De la même manière, ceux qui ont la puissance financière ont accès au pouvoir ; ils s’engagent en politique, financent des acteurs politiques ou sont leurs partenaires en affaires. Pensez aux Indo-pakistanais, aux Chinois et à leurs parrains congolais (politiques ou militaires). Les riches bénéficient (le mot est approprié) du prestige attaché à l’argent et à la possession des biens matériels. C’est pourquoi on les appelle "boss", "Président","preso", "grand prêtre".
Quant aux musiciens que leur art rend prestigieux, ils ont accès à des moyens financiers qui leur permettent de projeter une image de consommation ostentatoire et de vie orientée vers la jouissance. Ils ont aussi a l’occasion de leurs funérailles (du moins pour certains d entre eux) des honneurs qu’aucun de nos plus brillants professeurs Congolais n’a reçu de la Nation.
Par ailleurs, n’est-il pas significatif que les rivalités entre musiciens s’expriment moins en termes musicaux qu’en termes de leurs possessions (villas dans des quartiers chics, nombre de voitures luxueuses, vêtements griffés), de leurs attributs (beauté, niveau d’études), de leurs conquêtes amoureuses ? Quant à la relation des artistes avec la politique, certains d’ entre eux se sont engagés en politique, soutiennent des acteurs politiques, ou sont protégés par des acteurs politiques ou sécuritaires.
Pour ce qui est du P du plaisir, une de ses expressions emblématiques est sans doute la chanson du célèbre musicien et footballeur international Congolais, Mayaula, Chérie Bondowe (1974), dans laquelle l’expérience vécue d’une prostituée est décrite par la prostituée dans la perspective de la prostituée.
Elle énumère ses atouts : ses bijoux, sa ceinture de perles zigida (Fabregas n’invente rien), sa démarche ondulante et volontairement provocatrice pour que les hommes la désirent (nakolata zigida, na dendela mibali po balula kanga). Elle assume son statut de prostituée, qui attire vers elle les hommes riches, décrits comme "bons payeurs" (nazali Ndumba, bons payeurs ba koluka kanga).
Le passage entre le plaisir, le prestige et la puissance financière est bien rendue par Chérie Bondowe. Plus récemment, la chanson Eloko Oyo interprétéepar FallyIpupa ne laisse aucun doute sur "cette chose" qui dépasse le diamant en valeur, et qui permet d’acheter voitures et maisons et de voyager. Voilà comment le plaisir ouvre la porte à la richesse, et à ses attributs.
La RD Congo n’a évidemment pas le monopole de ces synergies. Les scandales sexuels qui touchent les hommes politiques américains (Clinton), (Hollande) ou italiens (Berlusconi), les hommes des finances internationales (DSK), ou des stars de la musique et des sports, ou encore les nombreux scandales financiers illustrent à suffisance les synergies entre les quatre P. Christophe Dubois et Christophe Deloire ont détaillé dans leur ouvrage Sexus Politicus (2006) le lien entre la sexualité et le monde politique français : pouvoir et plaisir.
C’est le cas aussi de la starisation du monde politique (pouvoir et prestige) ou de certaines personnes dont l’unique mérite est leur beauté. C’est le cas des fameuses Kardashian ou de Paris Hilton qui sont célèbres pour leur beauté et richesse : puissance, prestige, plaisir. C’est aussi le cas de Marilyn Monroe dont la vie est un résumé des quatre P et de leur synergie.

DERIVES ET ANTI-VALEURS

On ne peut s’empêcher de noter les anti-valeurs liées aux dérives des quatre P. L’excès de pouvoir peut conduire à l’autoritarisme, à la dictature, et au culte de la personnalité. La quête obsessionnelle du pouvoir peut conduire aux loges mystiques ou à sacrifier ses parents. Il existe des témoignages écrits et publiés ou en vidéos sur les pratiques fétichistes, mystiques, ou maraboutiques de nos élites politiques.
La surabondance des ressources financières peut produire le culte de l’argent, la cupidité, la marchandisation des relations humaines, en donnant l’impression que tout et tout le monde peut être acheté et que l’on peut tout se permettre. Il y a aussi la croyance dans l’origine non-naturelle de ces richesses, notamment à travers la domestication des "boas qui vomissent des billets de banque" ou des relations nocturnes avec des sirènes (mamiwata).
L’excès de prestige conduit au culte des apparences, à l’ostentation, et à une déification pouvant couper ces élites symboliques des réalités et leur faire croire à une supériorité dédaigneuse du commun des mortels. On soupçonne les plus en vue d’entre eux de sacrifier régulièrement des êtres humains, qu’il s’agisse des membres de leur famille ou des membres de leur orchestre, pour assurer leur succès. L’excès de plaisir peut aboutir à l’oisiveté, à la gourmandise, à la luxure, à l’hédonisme, a la culture du sopeka (mendicité). Toutes ces dérives et tous ces excès sont d’ ailleurs appelés "pêchés" en religion, " vices " en morale, "antivaleurs" en sciences sociales.La liste est longue, de mariages détruits par les hommes du pouvoir et de l’argent, par les célébrités musicales ou sportives : dérives des quatre P.
Comme antivaleurs, les quatre P peuvent avoir des conséquences sociales dysfonctionnelles. Elles peuvent être source d’impunité. Quelques exemples suffiront.
C’est le cas de tel politicien qui, protégé par son pouvoir, pille les ressources de l’Etat au vu et su de tout le monde, mais que nul n’inquiète. Pire, les détournements sont considérés par tous comme normaux et l’impunité normale.
C’est le cas de tel homme d’affaires qui, grâce à sa puissance financière, inonde impunément le marché des produits alimentaires impropres à la consommation, avec la complicité de structures spécialisées de contrôle, et la résignation désabusée de la population. C’est le cas de tel musicien célèbre qui roue sa femme de coups et dont le visage défiguré circule sur les réseaux sociaux pendant que lui, fort de son prestige, circule en homme libre à Kinshasa. C’est le cas de telle chanson ou danse à la mode dont l’obscénité est évidente pour tous, sauf pour la Commission de censure, et que les parents et autres éducateurs tolèrent.
Avec ces anti- valeurs, le risque est grand de sombrer dans ce que les sociologues appellent l’anomie (absence, insuffisance, ou inefficacité des normes, règles régulant la vie sociale). Tout se passe comme si ce qui est normalement anormal devient anormalement normal. C’est le règne des anti-valeurs et de leur normalisation et valorisation.
Ces antivaleurs qui détruisent les personnes, les communautés et les Nations. Les Bantous de la Capitale avaient raison de déclarer dans leur chanson célèbre, "Makambo Mibale", que les problèmes liés à l’argent et aux femmes étaient les deux facteurs de destruction du monde (Makambo mibale ebomi mokili mobimba) : dérives de la puissance et du plaisir.

POUR TERMINER

J’espère avoir montré que les quatre P constituent une grille féconde de lecture et d’interprétation d’attitudes et comportements sociaux les plus divers : la course au pouvoir politique, la rivalité des musiciens exprimée non pas en termes musicaux et discographiques, mais surtout en termes de richesse financière ou de la richesse matérielle qui l’accompagne et la symbolise : quartiers de résidence, nombre de maisons, flotte de voitures, vêtements griffés, voyages à l’étranger.
On comprend mieux pourquoi bon nombre d’hommes d’affaires, de " diamantaires "(" tshitantistes" ou "bana Lunda") sont polygames, pourquoi les politiciens ont plusieurs copines, pourquoi les congolais aiment recevoir et donner de "matolo" et de "mabanga" (louanges).
On comprend mieux pourquoi on s’attend à ce que le prestige du frère ou de la sœur de la diaspora se traduise en codes de transfert d’argent. On comprend mieux que les vœux des prêtres sont un renoncement au plaisir (vœu de chasteté), a la puissance (vœu de pauvreté), au pouvoir (vœu d’obéissance), et au prestige, car ils sont dans le Non-Monde.
On comprend mieux pourquoi les chroniqueuses congolaises sur réseaux sociaux ont pour la plupart des sobriquets du genre : Baronne, Duchesse, Star, Passeport rouge, Perle, Cour Suprême, Show, l’Américaine, la Piquante, la Reine, la Sexy, la taille guitare, la velue, etc.qui sont tous évocateurs de l’un ou l’autre P.
On comprend mieux aussi pourquoi les injures qu’elles s’échangent régulièrementsur la page Facebook de La Bouche Autorisée consistent soit à vilipender celles qui ont une insuffisance des quatre P ( tu es laide, tu n’es pas connue de grands, tu es pauvre et tu viens d’une famille pauvre, tu n’attires pas les hommes, tu te déplaces en wewa (motos) soit à encenser celles qui ont une abondance de P ( belle et sexy, copine de tel ministre, de tel musicien, ou de tel international de l’équipe nationale de football, vivant dans un luxueux appartement, propriétaire de villas ou parcelles à Kinshasa, qui voyage beaucoup, qui change régulièrement de copains, roulant carrosse ,etc.). Avec leurs injures, elles théorisent sur les quatre P, sans le savoir, comme le bourgeois gentilhomme de Molière avec sa prose.
J’espère que la prochaine fois que vous regarderez les célèbres et "addictives" séries télévisées Scandale, Games of Thrones, House of Cards, ou Designated Survivor, vous verrez la prééminence et la synergie des quatre P. J’espère aussi que vous repérerez les quatre P dans les vidéo clips de notre musique ou des musiques étrangères.
J’espère que la prochaine fois que quelqu’un vous mentira, vous saurez quel P il active à cet effet, étant donné bien entendu que vous n’avez pas besoin de ces P, car cela ne vous arrive pas de mentir. J’espère enfin que vous analyserez les soubresauts de la politique nationale à la lumière des quatre P. Est-ce que le paradigme de quatre P permet de tout interpréter. Que nenni, mais il permet d’interpréter beaucoup de faits sociaux et culturels.
Le pouvoir, la puissance, le prestige, et le plaisir nous attirent, façonnent nos attitudes, orientent nos actions. Ils peuvent aussi nous détruire et détruire nos sociétés et cultures par leurs excès et dérives, tout comme par le renforcement des synergies entre eux, aboutissant à l’anomie et aux antivaleurs. Est- ce par hasard que toutes les religions et toutes les morales conseillent la modération en tout et fustigent les excès ? Les Anciens n’avaient pas tort : in auréomediocritas !Le juste milieu est la règle d’or.
P.S. : Mon premier voyage en Asie, deux ans après avoir quitté Maquet et les États-Unis, était au Sri Lanka, son terrain de recherche de prédilection. Simple hasard ? Peut-être. Et comment expliquer ma fascination pour l’Asie, qui m’a conduit à visiter au cours de vingt dernières années l’Inde, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Turquie orientale, l’Azerbaïdjan, plus d’une fois pour certains d’entre eux ? Maquet m’aurait-il transmis, sans le vouloir et sans le savoir, sa passion pour l’Asie ? Je ne sais trop. Peut-être qu’en cherchant du côté de quatre P, je pourrais mieux comprendre. (ndongokwey@gmail.com). Philadelphie, Mai 2017.

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