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Entretien avec Moïse Katumbi. L’homme politique sillonne depuis plus de dix jours l’Est de la République Démocratique du Congo où il mobilise chaque jour des milliers de Congolais. Dans notre entretien téléphonique, l’homme n’a esquivé aucune question.

Monsieur Katumbi pourquoi ce safari ?

Je suis venu voir mes compatriotes pour les remercier de m’avoir soutenu pendant mes trois années d’exil forcé. Je suis surtout venu les écouter pour me faire une idée de l’état du pays et de leurs problèmes.

Pourquoi maintenant ? A priori, il n’y a pas de rendez-vous politique dans les prochaines semaines ou même les prochains mois ?

En effet, je ne suis pas en campagne électorale. Je suis tout simplement venu compatir avec mes frères et mes soeurs. Je voulais venir depuis longtemps , mais j’en avais été empêché. Maintenant les choses ont changé et je peux circuler librement.

« A l’Est, la situation demeure catastrophique »



Quels sont les premiers enseignements de cette tournée ?

A l’Est, la situation demeure catastrophique. A Beni, je me suis rendu dans un centre de prise en charge des malades d’Ebola. J’ai vu des malades. J’ai salué le courage et le dévouement extraordinaire du personnel soignant.

La situation sanitaire est préoccupante. Il n’y a pas seulement Ebola mais la rougeole fait également des ravages épouvantables dans tout le pays. Partout l’insécurité règne. Les groupes armés opèrent partout. Le délabrement des routes favorise l’isolement des villageois. Les paysans ont peur d’aller aux champs. La population est asphyxiée. Les investisseurs ont peur d’investir. Le chômage frappe toute la jeunesse.

A Bunia, j’ai visité un camp de déplacés. L’Ituri vit une situation d’urgence humanitaire. J’ai lancé un appel solennel au gouvernement pour qu’il débloque un minimum de 100 millions de dollars pour répondre aux besoins des populations dans les toutes les provinces ravagées par la guerre.

Le gouvernement doit mettre un accent particulier sur la sécurité et sur les routes pour désenclaver le pays. Je me suis également adressé aux Ituriens afin qu’ils privilégient le dialogue intra et intercommunautaires. J’ai rappelé aux jeunes que les armes ne sont pas une solution. Elles n’amènent que la mort. Il faut en terminer avec ce cycle récurrent de violences et se mettre ensemble à reconstruire le pays.

Quelle est la solution pour qu’une paix durable revienne à l’Est du Congo ?



La solution de la crise à l’Est est à la fois politique, diplomatique et sécuritaire. Le Congo est un Etat souverain qui doit remplir scrupuleusement ses engagements vis-à-vis de ses voisins, tout comme ses voisins doivent également le faire à son endroit.

Nous ne pouvons pas être un sanctuaire à partir duquel des groupes armés étrangers veulent déstabiliser des pays voisins et nos voisins ne doivent pas non plus financer des groupes armés sur notre territoire.

Sur le plan sécuritaire, le gouvernement congolais doit prendre ses responsabilités afin de remettre l’armée et la police congolaise en capacité d’agir beaucoup plus efficacement contre les groupes armés. Le problème de la sécurité du Congo ne doit plus être laissé à la sous-traitance des autres forces armées. L’armée congolaise doit être équipée de moyens d’interventions modernes. Le gouvernement doit allouer aux militaires et aux policiers déployés dans les zones de guerre des primes conséquentes afin qu’ils soient motivés. Comment accepter de mourir pour 80 dollars par mois quand vous savez que vous ne serez ni soignés en cas de blessures et que si vous tombez au front votre femme et vos enfants seront abandonnés loin de chez eux ?

Lorsque j’étais gouverneur du Katanga j’avais donné une prime conséquente aux éléments de nos forces armés déployés pour démanteler les Bakata Katanga. Je peux vous affirmer que cette décision a été très efficace. La solution des problèmes du Congo passe d’abord par une prise en charge réelle de nos forces armées et des éléments de notre police nationale.

Quelle politique de voisinage préconisez-vous avec les voisins de l’Est ?

J’invite tous les Congolais à faire preuve de réalisme et de responsabilité. Nous sommes obligés de vivre en bon terme avec tous nos voisins. Un parent qui n’arrive pas à faire manger ses enfants en affirmant que la faute incombe à son voisin est un parent irresponsable. Est-ce que ce sont nos voisins qui nous ont dit de ne pas asphalter les routes, de ne pas payer nos militaires, de continuer dans la corruption et l’impunité, de ne pas donner de l’eau et de l’électricité à la population ? Non ! La solution à nos problèmes dépend avant tout et d’abord de nous Congolais, et de nous seuls !

Nous ne devons plus écouter les prophètes de malheur qui nous ont distrait en cherchant des bouc-émissaires ailleurs. D’ailleurs, pour être clair, à part au Katanga dans la province que j’ai administré, y a-t-il eu des améliorations notables au cours des 20 dernières années ? Non. Aujourd’hui nous devons ensemble trouver des solutions congolaises à nos problèmes. Nous devons nous réveiller. Je veux réveiller la population.

« Aujourd’hui, nous devons mener le combat pour améliorer le social de la population et pour obtenir des élections crédibles »


Vous croyez que vous serez entendu par le gouvernement de monsieur Tshisekedi ?

Partout où je suis passé, j’ai demandé à la population si elle était d’accord que je mène une opposition républicaine et exigeante. Partout , la réponse est « Oui ». La population a besoin de se faire entendre. A sa demande, je vais donc me faire entendre par le gouvernement et tous ceux qui sont à la recherche d’une solution aux problèmes du Congo. Une opposition constructive appelle d’apporter des solutions simples et pragmatiques. Si le gouvernement veut demeurer sourd à nos propositions, il en portera la responsabilité. Nous le tiendrons comptable de la situation et le peuple tranchera.

Le succès de ce safari vous donne-t-il encore plus de regrets de ne pas avoir pu être candidat à la présidentielle de 2018 ?

Le passé c’est le passé. Je ne suis pas un homme qui pleure ou qui se lamente. Je suis un homme de l’avenir. J’ai pardonné tout le mal qu’on m’a fait à moi, à ma famille, à mes amis et à mes collaborateurs. Je veux regarder devant moi. Je suis déterminé à me mettre totalement au service du peuple congolais qui souffre énormément.

C’est encore loin, mais serez-vous candidat en 2023 ?

2023, c’est loin effectivement ! En ce qui me concerne, je pense d’abord à mon parti et à la population congolaise qui souffre. Aujourd’hui, nous devons mener le combat pour améliorer le social de la population et pour obtenir des élections crédibles.

Des opposants – notamment Martin Fayulu – affirment que la fonction de porte-parole de l’Opposition est attrayante et comporte beaucoup d’avantages. Or, on vous prête l’ambition de devenir le porte-parole de l’opposition ?

Si c’était pour un salaire, je serais resté dans les affaires. Lorsque j’étais gouverneur du Katanga, pendant dix ans, je n’ai jamais pris mon salaire. Je n’ai jamais utilisé un véhicule du gouvernorat ni même un billet d’avion. Mon seul salaire c’est la satisfaction du peuple congolais. La fonction de porte-parole de l’opposition est régie par la loi. Il faut s’y conformer.

« Il faut un grand parti populaire, qui soit en communion avec le peuple congolais »



Vous avez annoncé la prochaine création d’un parti politique, c’est pour quand ?

A Goma, à Beni, à Butembo, à Idjwi, à Bukavu, à Bunia et à Kindu, partout j’ai posé la question à la population de savoir si elle adhérait à l’idée de la création d’un grand parti pour défendre ses intérêts. Partout la réponse a été un oui franc et massif. Cette réponse me conforte dans l’idée qu’il faut un grand parti populaire, qui soit en communion avec le peuple congolais et qui puise ses idées à la base. Des délégués sillonnent actuellement le pays pour des consultations. A leur retour, nous allons accélérer la création du parti.

S’appellera-t-il Ensemble, comme votre plateforme politique ?

Ce n’est pas à moi à décider. Les membres de notre plate-forme qui veulent s’engager avec moi dans ce grand parti vont se réunir très prochainement et décider du nom.

L’objectif de ce parti est d’être en ordre de bataille pour 2023 et présent sur tout le pays ?

Mon parti a en effet l’ambition d’être profondément enraciné dans tout le pays. Tant en milieu rural que dans les villes. Lors de mes meetings, je constate que la population veut être mieux représentée par des délégués qu’elle aura elle-même choisis afin que ses préoccupations soient entendues. Mon parti sera réellement le parti du peuple et il sera présent à toutes les échéances tant au niveau local, provincial que national.

Que deviendront, notamment, les partis de vos conseillers, comme le MS de Pierre Lumbi, le PND de Salomon Kalonda ou l’Arc d’Olivier Kamitatu ?

Je respecte la liberté de choix de tout le monde. Ceux qui veulent adhérer au grand parti national que nous allons créer sont des hommes libres. Tout comme ceux qui refusent le sont tout autant. Aujourd’hui, les trois leaders que vous avez cités ont d’ores et déjà accepté de se mettre au travail avec moi pour ce grand parti. Beaucoup d’autres, j’en suis sûr, vont nous rejoindre.

Le PPRD était réuni récemment. Ses membres ont esquissé le retour de Joseph Kabila sur le devant de la scène, pensez-vous qu’il sera candidat en 2023 ?

Ce n’est pas à moi à commenter cette question. Tout ce qui importe c’est que la Constitution et les lois de la République soient respectées et que le peuple congolais obtienne toutes les garanties pour que les prochaines élections ne soient pas une mascarade. Cela passe impérativement par la réforme de la CENI et celle de la Cour Constitutionnelle qui sont encore toutes les deux entre les mains de l’ancien président.

Appuyez-vous la réforme de la Constitution ?

Au cours des dernières années, des centaines de Congolais ont perdu la vie pour que la Constitution soit respectée et qu’il n’y ait pas de troisième mandat. Certains comme Franck Diongo, Jean-Claude Muyambo, Moni Della, Huit Mulongo ont connu la prison et les humiliations. Le patriarche Kyungu wa Kuwmanza qui est même plus âgé que le père de Joseph Kabila a été injustement confiné en résidence surveillée. Le Cardinal Monsengwo avait dit à l’époque que les Congolais vivaient dans une prison à ciel ouvert. Nous même, nous avons payé le prix fort.

A Goma, je suis allé me recueillir sur la tombe de Luc Nkulula qui incarne avec Rossy Tshimanga, Thérèse Kapangala, le visage d’une jeunesse qui a accepté le sacrifice suprême pour la sauvegarde de nos libertés. Personne n’a le droit de changer la Constitution. A ceux qui voudraient essayer de toucher à la Constitution, je leur dis que s’ils veulent jouer aux apprentis-sorciers nous donnerons au peuple congolais le mot d’ordre de refuser, comme nous l’avons fait en décembre 2014 pour refuser le troisième faux penalty.

« Je n’ai aucun contact avec Monsieur Kabila »



Certains médias ont annoncé que les notables katangais s’employaient à un début de réconciliation entre vous et Kabila ? Info ou intox ?

Je vous le répète. Je suis un homme d’avenir. Pendant quatre ans, j’ai été l’homme à abattre. Avec tout mon groupe je me suis retrouvé en exil. C’est le passé. Mais à cette époque, les notables qui veulent une réconciliation où étaient-ils ? Ils avaient peur ! Un notable peut-il avoir peur d’un Chef d’Etat dont la mission consiste à servir le peuple congolais ? Je suis très bien là où je suis. Je reste constant et je trace ma route. Pour moi, la seule chose qui compte c’est le peuple congolais.

Vous n’avez pas de contact avec Monsieur Kabila ?

Je n’ai aucun contact avec Monsieur Kabila.

Et avec Monsieur Tshisekedi ?

Je n’ai pas de contact avec Monsieur Tshisekedi.

Quel regard portez vous sur les dix premiers mois de sa présidence ?



Avant toute chose, il faut reconnaître que sur tous les plans, le nouveau gouvernement a hérité d’une situation catastrophique. Sur le plan sécuritaire, à l’Est du pays, les groupes armés continuent d’opérer et l’insécurité est généralisée. C’est pourquoi nous donnons des conseils au gouvernement. Les Congolais ont droit à la vie.

Sur le plan des libertés, il y a des progrès. C’est indéniable. La libération des prisonniers politiques, mon retour au pays, celui de mon conseiller spécial Salomon Kalonda et d’autres exilés comme Sindika Dokolo, Mbusa Nyamwisi et les autorisations que Martin Fayulu, Jean-Pierre Bemba et moi avons obtenues de sillonner le pays et de tenir des meetings en témoignent réellement.

Au niveau économique, les signaux sont par contre très inquiétants. La corruption continue à gangrener tout le pays. Le nouveau pouvoir doit absolument changer tous les mandataires publics et mettre des gens dignes de confiance. On ne doit pas transiger avec les corrompus. Tant que la corruption, le vol et le détournement des deniers publics demeureront impunis, il n’y aura aucun changement au Congo. Nous deviendrons un grand pays le jour où nous aurons un véritable Etat de droit et qu’on mettra un terme à l’impunité.

Sur le plan social, le gouvernement a mis la question de l’éducation sur la table en décrétant la gratuité scolaire. Partout la population s’inquiète de voir les enfants partir à l’école sans plus y recevoir d’enseignement puisque les enseignants attendent leurs salaires. La mise en oeuvre de cette obligation constitutionnelle est complexe.

A l’avenir, je conseillerai au gouvernement de planifier beaucoup plus soigneusement la mise en oeuvre de ce type d’annonces. Je demande à la Banque Mondiale et aux partenaires d’aider le gouvernement dans le secteur de l’Education. Tous nos enfants ont droit à un bon enseignement….

Sur le plan des finances publiques, le train de vie de l’Etat est devenu une charge insupportable. Il absorbe toutes les ressources. Aucune mesure n’a été prise pour le réduire. Au contraire, on dépense plus et on dépense en désordre en dehors de la chaîne de dépenses et des règles budgétaires les plus élémentaires. Le Congo encourt un risque d’asphyxie du fait de la faible mobilisation de ses recettes et des besoins de plus en plus grand d’une population qui grandit à une vitesse exponentielle. Il faut donc redouter des jours sombres si rien n’est fait pour arrêter l’hémorragie et la corruption.

Vous irez à Kinshasa avec votre safari ?

J’annoncerai prochainement le calendrier de la poursuite de ma tournée qui recommencera par Kisangani. Ensuite je ferai le Centre du pays, l’Equateur, le Bandundu, le Kongo Central et je terminerai par la capitale.

Hubert Leclercq
La Libre Afrique
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