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Il a une vraie présence. Parce qu’assis, il est toujours affalé, on est surpris par sa stature debout, lentement soulevée et dépliée, dont il assume et la hauteur et la carrure. Même silencieuse et immobile, sa présence massive occupe l’espace; personne ne peut l’ignorer. La reine d’Angleterre porte d’invraisemblables chapeaux pour être vue de loin; Jean-Pierre Bemba n’a que sa tête. Une taille pareille, c’est un argument politique.

Debout, il penche vers son interlocuteur un visage enfantin, sérieux, au sourire rare. Enfantin, oui, mais qui songerait à considérer avec condescendance cette face si haut placée, qu’on ne contemple qu’en se cassant la nuque ? Une taille pareille, c’est un argument polémique.

La colère passe pour sa familière et le bruit de ses éclats court les bureaux feutrés des establishments : Bemba n’est pas de leur monde et n’a pas essayé d’en être. Une taille pareille, c’est un argument ontologique.

Hybride congolais et belge

Bemba est un gosse de riche. Né deux ans après l’indépendance, dans la province de l’Equateur, fils du patron des patrons zaïrois Bemba Saolona, il grandit entre le Congo et la Belgique, dans la jeunesse dorée des enfants de mobutistes qui écument les commerces et villas de luxe, entourés d’une ribambelle de serviteurs, d’une nuée de parents et des reflets – aveuglants pour ceux, seuls, qui n’y sont pas nés – du pouvoir absolu. Il en sort hybride : congolais par son absence de répugnance à se servir de la force dont il dispose, belge par son absence de révérence pour l’âge et la notabilité.

Détenteur de licences en sciences commerciales et consulaires de l’Ichec de Bruxelles, Bemba fils rentre au pays prendre sa place dans les affaires du père. Puis il lance une entreprise de télécommunications – secteur alors en plein essor au Zaïre, où les lignes fixes sont quasi mortes – avec des méthodes apparemment peu orthodoxes puisque la concurrence se plaint de voir ses pylônes dynamités… Une taille pareille, ça n’incite pas à la délicatesse.

Jean-Pierre Bemba travaille aussi dans le fret aérien, crée des chaînes de télévision indépendantes – avant de choisir l’exil, puis le maquis, lorsque son père est détenu par le successeur de Mobutu, Laurent Kabila, qui veut lui faire “cracher” un million de dollars, comme à d’autres grands alliés du “Léopard” détrôné, en échange de leur libération.

Chaos et rançon

Car la manière de gouverner de Kabila père crée rapidement le chaos et la révolte. Une, puis deux, puis plusieurs rébellions se lèvent, appuyées par des pays voisins intéressés à dépecer l’ex-Zaïre. Cette guerre (1998-2003), durant laquelle survient l’épisode centrafricain à l’origine du procès de Jean-Pierre Bemba devant la Cour pénale internationale (CPI), prend fin par une transition durant laquelle un “espace présidentiel” pluriel est convenu. Il voit le président de facto Joseph Kabila, qui a monarchiquement succédé à son père à l’assassinat de ce dernier (2001), partager le pouvoir avec quatre vice-Présidents représentant des ex-rébellions et courants politiques. Cette disposition, conspuée à Kinshasa par des foules nombreuses aux cris de “1 + 4 = 0”, est prise en photos étranges, où un géant domine de la tête et des épaules les quatre autres occupants de l’“espace présidentiel” : Jean-Pierre Bemba. Dans un pays qui, comme le Congo, rêve d’être aussi fort qu’il est grand et se cherche un père protecteur, une taille pareille, c’est un argument électoral.

Bemba n’est aimé ni par les anti-mobutistes, ni par ceux qui haïssent la guerre, ni par ceux qui pensent que “le tour des gens de l’Equateur” (dont Mobutu) d’être au pouvoir est passé, ni par les notables de l’Equateur qu’il n’a pas courtisés, ni par ceux qui redoutent son mauvais caractère, ni par les gens de l’est du Congo qui craignent des pogroms contre eux s’il venait à gagner. Néanmoins, aux présidentielles de 2006, Bemba remportera 42 % des voix au second tour.

Résidence bombardée

Le voilà chef de l’opposition – d’une taille telle qu’il fait peur. Entre les deux tours, le 21août2006, alors qu’il reçoit des ambassadeurs, sa maison est bombardée par la garde de Joseph Kabila; par chance, il n’y a pas de victime. Elu sénateur en janvier 2007, il refuse de fondre sa garde personnelle dans l’armée nationale. En mars, les armées des deux hommes forts s’affrontent à Kinshasa : “Il n’y a pas de place pour deux léopards sur le même arbre”

, dit le proverbe. Aidé par des militaires angolais, le Président élu l’emporte; Bemba part en exil. Le 24mai2008, il est arrêté en Belgique, à la demande de la CPI. Une taille pareille, c’est un argument symbolique.

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