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Il y a dix ans, le défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya était assassiné à Kinshasa. Paul Mwilambwe, ancien commandant sécurité de l’inspection générale a été témoin de ce meurtre. Il a été condamné à mort par contumace et vit en exil depuis de longues années. Il est arrivé depuis peu en Belgique pour répondre à une invitation de la justice belge qui souhaite l’entendre comme témoin dans un autre dossier dans lequel on retrouve pratiquement tous les mêmes protagonistes que dans le dossier Chebeya.

Le 2 juin 2010, à quatre semaines des festivités du cinquantenaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo (RDC), le corps sans vie de Floribert Chebeya est retrouvé sur le siège arrière d’un véhicule dans la périphérie de Kinshasa. Pas la moindre trace de son chauffeur, Fidèle Bazana. La veille, le 1er juin, Floribert Chebeya, président de l’ONG La voix des sans-voix avait été convié à un rendez-vous au siège de l’inspection générale (IG) de la police de Kinshasa, où trônait le général John Numbi, alors chef de la police, élevé au rang de “héros national” en 2017 par Joseph Kabila et nommé inspecteur général des Forces armées de la République démocratique du Congo depuis juillet 2018. Un général qui est depuis quelques années sous sanctions américaines et de l’Union européenne notamment pour des atteintes aux droits de l’homme.
Ce qui allait devenir “l’affaire Chebeya” connaît un moment clé à Bruxelles, au début du mois de mars 2010. Floribert Chebeya est de passage en Belgique. Avec son avocat, Jean-Claude Ndjakanyi, du barreau de Bruxelles, et un ami commun, ils planchent sur la constitution d’une plainte en Belgique “pour crime de génocide lors des tueries perpétrées en janvier 2007 et février et mars 2008 dans la province du Bas Congo (devenue Kongo central, NdlR) contre les membres du mouvement politico-sectaire de Bundu dia Kongo, actuel Bundu dia mayala”, se souvient Rostin Manketa, actuel président de la Voix des sans Voix. “Notre organisation avait mené une enquête minutieuse sur ces massacres. Nous avions obtenu de nombreuses informations qui démontraient l’implication d’un véritable commando de la mort commandité par des hauts responsables de l’État. À ce moment-là, j’étais déjà depuis huit ans membre de cette ONG”, précise-t-il.

Chebeya voulait sensibiliser le Palais royal

Me Ndjakanyi confirme, dix ans plus tard, que “Floribert Chebeya voulait déposer plainte à la CPI. Je lui ai expliqué que devant la CPI, il fallait que Kinshasa collabore et qu’il n’y avait aucune raison de croire que Joseph Kabila accepterait d’envoyer certains de ses haut gradés devant cette cour. C’est ainsi qu’on a opté pour le dépôt d’une plainte en Belgique.”
Floribert Chebeya rentre à Kinshasa. “Il est déterminé à déposer cette plainte. Il avait pris contact avec le chef du mouvement Bundu dia Kongo”, poursuit son successeur, M. Manketa. M. Chebeya voulait aller vite. “Il savait que les responsables congolais, Kabila en tête, tenaient à la présence du roi Albert II aux cérémonies des 50 ans d’indépendance”, complète M. Manketa. “En déposant plainte et en révélant ce qui s’était passé dans le Bas Congo avant le 30 juin, il savait qu’il pouvait déclencher une terrible onde de choc”, précise Robert Ilunga, le président de l’antenne congolaise de la Fondation Nelson Mandela pour les droits de l’homme. “J’ai reçu un mail de Floribert Chebeya le 31 mai 2010, se souvient Me Ndjakanyi. Tout était prêt pour le dépôt de la plainte avec constitution de partie civile dans le dossier du massacre des adeptes de Bundu dia Kongo.”


Deux jours plus tard, le corps sans vie de Floribert Chebeya est retrouvé à l’arrière d’un véhicule. La veille, le 1er juin, Chebeya a été convoqué au siège de l’Inspection générale (IG) de la police pour un rendez-vous avec le chef de la police congolaise, l’inspecteur général John Numbi.

“Numbi n’était pas présent, quand Chebeya est arrivé”, explique Paul Mwilambwe, le témoin qui accuse depuis dix ans Numbi et Kabila d’être les commanditaires de cet assassinat. “Le général Numbi recevait les gens le mardi et le vendredi de 9 h à 14 h. Mais il m’avait prévenu, parce que je devais assurer sa sécurité, qu’il pouvait parfois recevoir en dehors de ces heures et que je devais laisser passer ses hommes de confiance qu’étaient les majors Christian Ngoy et Zelwa Djadjidja et le colonel Mukalay. Le 1er juin, il n’y avait pas de rendez-vous prévu. Le major Christian Ngoy m’a annoncé qu’un invité d’honneur avait rendez-vous avec le général Numbi. Je n’étais donc pas surpris.”








C’est alors que Paul Mwilambwe rencontre Floribert Chebeya. Le président de l’ONG va attendre plus de deux heures dans le bureau de Paul Mwilambwe. “Finalement, le major Ngoy, que je connais très bien et depuis très longtemps, est revenu chercher le visiteur en lui disant que le rendez-vous se ferait chez le général Numbi. Ils ont quitté mon bureau et quand ils sont arrivés à la réception, j’ai vu les images de la caméra sur mon écran. Des hommes se sont jetés sur Chebeya, ils l’ont frappé, frappé. Je suis descendu. Il n’y avait plus personne à la réception. Ils étaient sur le parking. J’ai vu des hommes qui maintenaient un sac sur la tête de Chebeya à l’intérieur d’une voiture de police. Le major Ngoy m’a conseillé de ne rien dire. Je n’avais rien vu. Vu l’heure du rendez-vous, je ne devais plus être présent quand cet invité est arrivé”, explique Paul Mwilambwe qui, originaire du Katanga, habite alors depuis quelque temps chez le major Christian Ngoy à Kinshasa. “Je lui ai demandé qui avait ordonné ce meurtre, il m’a répondu que c’était un ordre du président de la République.”
Le 2 juin, le corps sans vie de Floribert Chebeya est retrouvé dans la périphérie de Kinshasa. Dix ans plus tard, le corps de son chauffeur, Fidèle Bazana, reste introuvable. “Plusieurs témoignages disent qu’il a été enterré dans la résidence d’un haut gradé à Kinshasa”, explique Robert Ilunga de la fondation Mandela, joint ce week-end à Kinshasa.

Le général Numbi jamais inquiété

Le même jour, le général Numbi interroge le major Ngoy sur les différents appels téléphoniques en absence émis la veille par Paul Mwilambwe. Le major est obligé de reconnaître que son ami a assisté au meurtre. “La veille, j’avais en effet tenté de joindre à plusieurs reprises le général pour le prévenir que son visiteur l’attendait mais il ne répondait pas. Numbi a donné l’ordre à Christian Ngoy de me tuer. Mais nous étions très proches et le major a expliqué qu’il ne pouvait pas le faire.”
Dans la nuit du 4 au 5 juin, Christian Ngoy et les huit policiers qui ont tué Floribert Chebeya et son chauffeur (Mwilambwe est formel, Fidèle Bazana a été tué alors que son patron attendait d’être reçu par le général Numbi) sont exfiltrés par avion vers Lubumbashi. “Moi, j’ai continué à travailler, explique le témoin. Je suis resté à Kinshasa.”

Le dimanche 6 juin, le général Numbi est suspendu de ses fonctions. Le chef des services spéciaux de la police, le colonel Daniel Mukalay, est “passé aux aveux” mettant “en cause son chef”, John Numbi, selon des témoignages recueillis à l’époque dans l’entourage du président Kabila. Certains insistaient : “Mukalay ne veut pas tomber pour ce crime.”
“La pression sur le pouvoir de Kinshasa est forte. Nous savions que le général avait convoqué Floribert et nous avons appris que Kabila avait été mis au courant des projets de plainte en Belgique”, se souvient Rostin Manketa. “Paul Mwilambwe avait aussi commencé à nous parler. Je l’ai rencontré tout début juin”, explique Robert Ilunga. “Nous ne savons toujours pas comment Kabila a été mis au courant de la démarche en Belgique, nous nous sommes méfiés de tous ceux qui savaient, c’est ce qui explique notamment que la plainte n’a pas été déposée à ce moment-là à Bruxelles”, enchaîne M. Manketa.









Le lendemain, lundi 7 juin 2010, Paul Mwilambwe s’entretient avec le successeur de Numbi, le général Charles Bisengimana. “Je lui ai relaté toute la vérité, dit-il. Il m’a répondu : ‘Ta vie est en danger. Tu vas dire la vérité ou tu vas protéger le régime ?’” Kabila est mis au courant de l’existence de ce témoin embarrassant. “Le 10 juin, à 22 heures, je reçois un appel du général Numbi. Il me téléphone avec un numéro que je ne connais pas. Je venais d’être convoqué chez Pierre Lumbi, le conseiller sécurité de Kabila. Numbi me dit de ne pas aller à ce rendez-vous et de me rendre chez son avocat. Là, c’est le début de mon calvaire. Je vais être cagoulé et séquestré pendant deux jours avant d’être transféré chez un autre avocat dans la commune de Mont Ngafula. Le 13, je parviens à m’enfuir. Je vais rester caché chez des amis à Kinshasa.”
Paul Mwilambwe réapparaîtra en avril 2011. “Je me suis présenté le 14 avril au siège de l’Inspection générale de la police. Je ne voulais pas continuer à me cacher. J’étais à 6h45 précises devant l’entrée, j’ai signé le registre à 6h49”, précise Mwilambwe qui espérait, dit-il, pouvoir être jugé publiquement. “Je voulais dire ce que je sais devant les caméras. Numbi et Kabila m’ont téléphoné pour me dire que j’étais un militaire, que je devais protéger le pays et qu’ils allaient m’évacuer en sécurité avec toute ma famille. Je savais qu’ils mentaient.”








Suivront une nouvelle détention, des tortures, un transfert à Lubumbashi. Sa femme, ses quatre enfants et sa belle-mère seront ciblés. “Ils vont se retrouver chez Numbi qui leur dira que si je parle, il me tue.”
Entre-temps, le 23 juin 2011, le verdict est tombé. Quatre policiers congolais ont été condamnés à la peine de mort. Il s’agit du colonel Daniel Mukalay, chef adjoint des services spéciaux de la police, et de trois officiers àofficiellement en fuite : le lieutenant-colonel Christian Ngoy, chef du bataillon d’élite Simba, son garde du corps, l’adjudant Jacques Mugabo, et… Paul Mwilambwe détenu au moment du verdict dans les locaux des services de renseignement de Kinshasa. Rien contre le général Numbi.
En juillet, une fois de plus, Mwilambwe parvient à s’enfuir et à sortir du pays par la Zambie, avant de passer sous une fausse identité par la Tanzanie et le Sénégal, où il espère que la justice pourra être dite, avant de déchanter et de tenter sa chance en Belgique où il est invité comme témoin dans un autre dossier de torture, celui de Firmin Yangambi et Eric Kikunda, un Belge d’origine congolaise… “J’espère que la Belgique m’écoutera et osera enquêter. J’ai tous les noms, les calendriers, les horaires, je peux tout prouver ».


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