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La division entre le camp du président Félix Tshisekedi et celui de son prédécesseur, Joseph Kabila, empêche, pour l’instant, l’adoption d’une stratégie cohérente pour stabiliser l’est de la RDC.

2127 civils tués, 1450 enlevés, 938 kidnappés… Le bilan enregistré par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) lors des vingt premiers mois de la présidence de Félix Tshisekedi est lourd. Plus lourd encore, même, que celui des vingt derniers de son prédécesseur, Joseph Kabila (1553 civils tués).

La différence s’explique principalement par la recrudescence de tueries perpétrées par les Forces démocratiques alliées (ADF). Ceux-là même que le président Félix Tshisekedi avait pourtant promis « d’exterminer définitivement » lors d’une « dernière offensive » en octobre 2019.

Pour accomplir cette promesse, et éliminer, plus largement, tous les groupes étrangers présents dans le Kivu, le président congolais avait d’abord tenté de mettre sur pied une coalition militaire régionale, avec l’organisation de plusieurs réunions des chefs d’Etatmajors à Goma des armées régionales en septembre et octobre 2019.

A l’époque, déjà, le Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de Joseph Kabila, s’était opposé à ce projet. La profondeur des divisions entre le Rwanda d’une part, et l’Ouganda et le Burundi de l’autre, ainsi que l’opposition d’une grande part de l’opinion publique congolaise, avait fini par l’enterrer.

Qu’à cela ne tienne : le 31 octobre 2019, les FARDC, dont la plupart des généraux ont été nommés au temps de Kabila, ont lancé une offensive unilatérale de l’armée congolaise. La Monusco, qui n’avait pas été associée à sa planification, n’y a pas participé.

Un an après, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Malgré la reconquête annoncée de certains bastions des ADF, cette opération a largement échoué à mettre ce groupe islamiste hors d’état de nuire. Il commet même nettement plus de massacres depuis le début de l’offensive (plus de 640 civils tués lors d’attaques attribuées aux ADF depuis un an, contre 195 l’année précédente). Sur le terrain, l’offensive des FARDC est désormais largement à l’arrêt. Les militaires congolais semblent même devenus les cibles dans ce conflit : sur les huit affrontements entre FARDC et ADF enregistrés par le KST au mois d’août par exemple, les ADF étaient à l’initiative dans sept cas. « Lorsque le président a voulu lancer cette offensive, les généraux l’ont accepté car cela leur permettait d’obtenir les financements qui allaient avec », commente froidement un haut cadre du FCC au KST. « Mais ils n’y ont jamais vraiment cru ».

Cette offensive contre les ADF est une illustration, parmi d’autres, de l’absence de stratégie cohérente et coordonnée entre les différents responsables politiques congolais et internationaux pour stabiliser l’Est de la RDC. L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi n’a pas permis, pour l’instant, de pallier cela.

A Kinshasa, une multitude d’institutions congolaises sont en effet appelées à jouer un rôle dans la politique orientale. Or celles-ci sont divisées entre la coalition du président et celle de son prédécesseur. Le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, est ainsi un proche de Joseph Kabila. Mais le ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo Kabinga, est un farouche partisan de Tshisekedi, tout comme le ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde. Le Mécanisme national de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), qui doit en principe publier une feuille de route pour la stabilisation du pays, est pour sa part dirigé par Claude Ibalanky, un proche de Tshisekedi, issu de la diaspora, qui ne dispose pas d’une très longue expérience des conflits dans l’est de la RDC. « On ne sait pas qui est aux manettes » résume ainsi une source diplomatique européenne interrogée par le KST. Dans son discours à la Nation du 23 octobre, le président Tshisekedi a d’ailleurs cité « les questions relatives à la paix et à la sécurité nationale » en tête de la liste des « divergences qui persistent entre parties » de la coalition au pouvoir.

De fait, toutes les personnalités jouant un rôle dans l’est ne tirent pas dans le même sens. Cela a notamment été visible dans le cas des hauts-plateaux du Sud-Kivu, où un conflit oppose plusieurs milices issues des communautés Fuliru, Bembe, Nyindu et Vira à celles issues de la communauté Banyamulenge. Ce conflit, qui connait des cycles de violence à répétition depuis plusieurs décennies, a repris de plus belle depuis l’arrivée de Tshisekedi à la présidence : les principaux belligérants (Mai-Mai René, Ebu Ela, Biloze Bishambuke, Twirwaneho, Gumino et Makanika) ont tué au moins 81 civils depuis un an, en forte augmentation par rapport à l’année précédente (35 tués) selon les chiffres du KST.

En août, Tommy Thambwe Rudima, un ancien membre de la rébellion Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), s’est rendu sur les hauts-plateaux pour tenter de désamorcer le conflit. Ce collaborateur de l’ONG Interpeace était apparemment titulaire d’un mandat de la présidence, ce qu’une source au cabinet du chef de l’Etat a confirmé au KST. Pourtant, au MNS, une source interrogée par le KST disait tout ignorer de cette mission, au point de suggérer qu’il s’agissait probablement d’un usurpateur…

Mi-septembre, c’est le tshisekediste ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo, s’est rendu à Murhesa, près de Bukavu, pour participer à des pourparlers entre groupes armés en partenariat avec les ONG Search for Common Ground (SFCG) et Initiative pour un leadership cohésif (ILC). Cette initiative a été notamment financée par les Pays-Bas, la Suède et la Suisse, mais a été critiquée par d’autres bailleurs ainsi que de nombreuses sources à la Monusco, qui la jugeaient prématurée. Parmi les participants se trouvaient des représentants des principaux belligérants des hauts-plateaux, qui ont fini par signer un très fragile cessez-le-feu le 16 septembre.

Pendant les jours qui ont suivi, un calme relatif a régné dans la région. Mais le 28 septembre, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, et le ministre de la Décentralisation, Azarias Ruberwa, tous deux membres du FCC, se sont rendus à Minembwe, où ils ont participé à l’installation officielle de Gad Mukiza, un Munyamulenge, au poste de bourgmestre de la commune rurale. Cette cérémonie, tenue alors les autres entités locales du Sud-Kivu demeurent en attente d’officialisation de leur statut administratif, a été perçue comme une provocation par une grande partie de l’opinion publique congolaise. Conséquence, Félix Tshisekedi lui-même est entré en jeu, lors de sa visite à Goma, le 8 octobre, en promettant « d’annuler ce qui a été fait » à Minembwe. Depuis le 19 octobre, de violents affrontements ont repris sur les hauts plateaux.

La rivalité entre le Cap pour le changement (Cach, coalition de Tshisekedi) et le FCC est également manifeste – et délétère – dans l’élaboration d’un nouveau programme de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Alors que de nombreux groupes armés présents dans l’est de la RDC justifiaient leur combat par la présidence de Joseph Kabila au pouvoir, l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi a suscité une réelle vague de démobilisations volontaires depuis le début de l’année. Ces combattants se sont, le plus souvent, retrouvés dans des camps de cantonnement. Mais faute de ressources allouées à ces camps, et notamment de nourriture, la plupart ont fui, et sont retournés dans le maquis.

Echaudés par les programmes de DDR précédents, qu’ils estiment avoir été inefficaces et non-transparents, les bailleurs n’ont, en effet, pas débloqué les financements espérés pour le « DDR 3 ». « L’Etat ne remplissait pas sa part du contrat, qui était notamment de nourrir les combattants cantonnés », explique une source proche du dossier.

Félix Tshisekedi a donc promu une nouvelle approche : le DDR dit « communautaire ». Celle-ci a été initialement lancée par les gouverneurs des provinces du Sud et du Nord Kivu, rejoints par l’Ituri, et coordonnées par Clovis Munihire, sous le sigle « CIAP-DDRRRC », pour Commission interprovinciale d’appui au processus de désarmement, démobilisation, réinsertion, réintégration et réconciliations communautaires. Ses promoteurs souhaitent notamment changer de méthode, en évitant, par exemple, l’étape si problématique du cantonnement dans des camps militaires. L’idée serait désormais qu’ils restent dans leur communauté d’origine. Cette approche écarte, également, toute réintégration collective de combattants dans les FARDC.

Après avoir suscité un certain scepticisme des principaux bailleurs de la RDC et de la Monusco, celle-ci semble désormais avoir l’assentiment de la majorité d’entre-eux. La plupart des ambassadeurs occidentaux ont ainsi soutenu ce principe après une rencontre avec le président, le 22 octobre, à laquelle aucun ministre du FCC n’était présent.

Le camp du président butte, en effet, sur la présence de proches de Kabila à des postes clés. Jusqu’à présent, les programmes de DDR sont en effet coordonnés par le Plan de stabilisation et de reconstruction de l’est de la RDC (Starec), l’agence congolaise censée les mettre en oeuvre avec la communauté internationale. C’est également cette structure qui contrôle le Fond de cohérence pour la stabilisation (FCS) abondé par les bailleurs.

Or le Starec est coordonné par Alain Kasindi, un homme réputé proche de Néhémie Mwilanya, le coordonnateur national du FCC, et est placé sous l’autorité de la vice-Premier ministre et ministre du Plan, Elysée Munembwe, elle aussi du FCC.

Selon une source proche du dossier, le camp Tshisekedi voit le dispositif comme un outil de captation des fonds au profit du FCC. Selon une source onusienne, le président entend créer par ordonnance une nouvelle structure, rattachée à la présidence, qui permettrait notamment de contrôler le Starec. C’est ainsi que le président a annoncé, à Goma, la nomination prochaine d’un coordonnateurnational du DDR communautaire.

Restera à régler la question du financement de ces projets. Lors de sa visite à Goma, le président a annoncé que 50 millions de dollars seraient attribués au DDR. Selon une source à la Banque mondiale, cet argent n’était pourtant pas destiné à financer le DDR-C, mais le “Fonds social pour la RDC”, afin de soutenir les communautés touchées par les violences. Mise devant le fait accompli, la Banque toutefois a finalement annoncé « un projet dédié de stabilisation pour soutenir l’initiative des gouverneurs dans l’Est », dont les contours ne sont pas encore définis.

Par ailleurs, la RDC est éligible à un nouveau financement dans le cadre de l’allocation prévention et résilience (PRA) de la Banque mondiale. De source diplomatique européenne, cette enveloppe est de 700 millions de dollars. Mais le gouvernement congolais doit remplir plusieurs conditions pour débloquer ce programme, dont la publication d’une stratégie globale pour la stabilisation du pays. A ce jour, la Banque mondiale estime que cette condition n’est pas remplie.

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