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Comme le monstre du Loch Ness, il refait régulièrement son apparition. A différentes périodes tendues de la vie politique congolaise, le conflit entre Katangais et Kasaïens a ressurgi; depuis quelques mois, il a réapparu, principalement sur les réseaux sociaux mais de manière assez soutenue pour susciter l’inquiétude. Les difficultés de la coalition au pouvoir FCC (kabiliste)/UDPS (tshisekediste) à s’entendre en accroissent, toutefois, les dangers: le patron des FCC est en effet un Katangais, l’ex-président Joseph Kabila, quand l’UDPS réunit essentiellement des Kasaïens, comme le président Félix Tshisekedi.

La pression s’est accrue avec la révolte grandissante de la base UDPS contre l’impuissance dans laquelle le parlement, à majorité (résultant non des élections mais d’un accord Kabila/Tshisekedi, tout comme le poste de chef de l’Etat de ce dernier) kabiliste, maintient le Président. Les tentatives de celui-ci pour se libérer de la toile qu’a tissée Joseph Kabila pour maintenir le plus possible son pouvoir, a accentué le sentiment des Katangais d’être assiégés. Si ces derniers ont peu à se féliciter des 18 ans de pouvoir du « fils du pays », ils craignent en effet de se voir dominer chez eux par les Kasaïens maintenant qu' »un des leurs » est à la tête de l’Etat.

Une partie du Katanga rattachée au Kasaï en 1933

La rivalité Katangais-Kasaïens est en effet liée au nombre de « Kasaïens » – appellation qui englobe divers groupes humains au Katanga – dans la région du cuivre. Leur présence remonte à la période coloniale. Aux débuts de la colonisation belge (qui commence en 1908), le Congo n’avait que quatre provinces: le Katanga, la Province orientale, l’Équateur et le Congo-Kasaï. Le district du Lomami faisait alors partie du Katanga, dont il était la région la plus peuplée (51% de la population totale du Katanga en 1927, selon les Rapports aux Chambres 1927-1958). C’est – logiquement – dans ce territoire qu’a été recrutée la main-d’œuvre pour les mines du Haut-Katanga, sous-peuplé, en particulier dans cinq territoires, d’où venaient 91% des recrues entre 1923 et 1930. Or, ces cinq territoires furent rattachés à la province du Kasaï à sa création en 1933. Une partie de ceux que l’on appelle aujourd’hui « Kasaïens » au Katanga sont donc les descendants d’anciens Katangais.

À ceux-là se sont ajoutés les descendants de travailleurs recrutés par l’Union minière du Haut-Katanga (ancêtre de la Gécamines) au Kasaï: leur proportion est passée de 9,7% des recrutements en 1943 à 38% en 1954, avant de diminuer. Alors que ces travailleurs migrants rentraient chez eux au bout d’un an, bientôt la politique minière fut de les fixer au Katanga en leur construisant des maisons dans des centres extra-coutumiers, puis de faire de même avec les retraités afin que leur famille fournisse la main-d’œuvre nécessaire. Peu à peu, les Kasaïens ont constitué une importante fraction de la population au Katanga, en particulier dans les villes industrielles. C’est ainsi que les élections de 1957 virent des Kasaïens élus à la tête de 3 des 4 communes d’Elisabethville (Lubumbashi), le quatrième étant Kivutien. Lorsque Tshombe déclara la sécession katangaise, en 1960, une chasse à l’homme fut déclenchée contre ses adversaires politiques, qui aboutit à la création, en 1961, d’un camp, protégé par l’Onu, qui abritait de 50.000 à 100.000 personnes, à 40% des Kasaïens et à 25% des Lubakats (Lubas du Katanga), hostiles à la sécession.

La grande misère du Kasaï

Il y a encore eu des mouvements migratoires du Kasaï vers le Katanga dans les années 70. À l’époque, Mobutu entendait créer un sentiment national pour vaincre le tribalisme et le régionalisme, entretenus sous la colonie au nom du « diviser pour régner ». Il ne nommait donc jamais un originaire à la tête des entités administratives. Lorsque le pays lui imposa le multipartisme, dans les années 90, il renversa sa politique pour éviter que le pays s’unisse contre lui – comme le firent avant lui les colons. Et il y eut les pogroms anti-Kasaïens de 1992-93, encouragés par le gouverneur de la province, le Katangais Gabriel Kyungu, après la rupture politique entre les opposants Jean Nguz a Karl-I-Bond, Katangais, et Etienne Tshisekedi, Kasaïen du Kasaï; ces pogroms firent de 50.000 à 100.000 morts, selon Médecins sans Frontières, et de 600.000 à 800.000 expulsés.

En raison de la misère noire dans laquelle les présidents Mobutu et Kabila père et fils ont laissé le Kasaï, nombre de Kasaïens du Katanga sont revenus. Peu à peu, ils ont été suivis par de nombreux « shégués » (enfants des rues et jeunes adultes sans emploi) ne connaissant pas le Katanga mais espérant trouver un avenir dans une région plus riche, où ils arrivent grâce au train. Interrogée par La Libre Afrique.be, une source industrielle européenne précise: « Mon expérience personnelle au Katanga est que les Kasaïens sont souvent les meilleurs, les plus dynamiques. Mais ils ont tendance à écraser les autres ».

La tension entre kabilistes et tshisekedistes

Aujourd’hui, un schéma de tension est à nouveau présent: malgré l’accord secret entre Joseph Kabila et Félix Tshisekedi pour se partager le pouvoir, leurs deux bases politiques ne s’étant pas réunies pour définir leur projet de coalition et les étapes de sa mise en œuvre, elles ne cessent de s’opposer sur le terrain, de manière de plus en plus violente. Pourquoi? Parce qu’elles veulent croire à la fiction posée (sans preuves électorales) par l’accord secret selon laquelle Tshisekedi aurait gagné la présidentielle et les kabilistes les législatives. Dès lors, les tshisekedistes ne comprennent pas pourquoi le Président n’arrive pas à imposer son programme, tandis que les kabilistes se demandent pourquoi, ayant une forte majorité dans toutes les assemblées, ils doivent partager les postes avec les tshisekedistes. A Lubumbashi et à Kinshasa, les heurts se multiplient entre troupes des deux camps, dont les patrons ont de plus en plus de mal à garder le contrôle.

Or, Kabila est Katangais et Tshisekedi Kasaïen. Dans la capitale du cuivre, des forces occultes cherchent donc à attiser le conflit Katangais-Kasaïens, notamment en revivifiant les tendances indépendantistes de la région. Nombre de Katangais se raccrochent à cette locomotive d’autant plus volontiers qu’ils ont été frustrés par la longue Présidence de Kabila (18 ans), qui a peu apporté au Katanga – mais largement enrichi les Kabila. Si, à l’époque, les Katangais ne s’en plaignaient qu’à mots couverts, craignant de lâcher la proie pour l’ombre, aujourd’hui, alors qu’un Kasaïen est chef de l’Etat, ils redoutent d’être débordés par les siens, ces rivaux dynamiques et prolifiques.

Noyés, manifestation, « consolation »

Alors les incidents se multiplient. Les corps de membres de l’UDPS de Lubumbashi assassinés ont été retrouvés dans une rivière locale après la grande manifestation contre la nomination du kabiliste Ronsart Malonda comme président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Cette mobilisation avait bénéficié des capacités reconnues de Jean-Marc Kabund a Kabund (UDPS) à organiser des protestations, appuyé par les taxi-motos, profession monopolisée par les Kasaïens au Katanga.

Le 19 juillet, une manifestation de « jeunes Katangais » devant la résidence du Premier ministre (katangais) Sylvestre Ilunga a exigé « le respect des Katangais » après que le chef de l’Etat eut profité de l’absence de ce dernier, un kabiliste, à Kinshasa pour faire contresigner ses ordonnances de nomination dans l’armée par un vice-Premier ministre UDPS, Gilbert Kankonde (Intérieur). Et le 21, une délégation de notables a rendu une « visite de consolation » au général John Numbi – Katangais, kabiliste et visé depuis 2016 par des sanctions des Etats-Unis et de l’Union européennes en raison d’exactions – évincé de son poste d’inspecteur général de l’armée par ces ordonnances.

Fausses nouvelles

Les réseaux sociaux offrent une formidable caisse de résonance aux pêcheurs en eaux troubles, où ils multiplient les fausses nouvelles depuis quelques mois. Le week-end du 18-19 juillet, a ainsi circulé un message qui a affolé de nombreux Katangais, assurant que « 1800 militaires, tous Kasaïens, vont atterrir à minuit ce samedi-dimanche à Lubumbashi avec une mission très spéciale et précis (sic). 1800 soldats kasaïens venus fraîchement des écoles de formation militaire en Egypte et leurs commandants venus récemment d’Israël où ils étaient en formation… Réveillez-vous, Félix Tshisekedi opte pour le pourrissement, pour l’extermination des Katangais ».

Le week-end dernier, Gabriel Kyungu wa Kumwanza, président de l’Union des fédéralistes du Congo (Unafec) – et ex-gouverneur sécessionniste du Katanga qui avait incité aux pogroms anti-Kasaïens de 1992-93, mais aujourd’hui rallié à Félix Tshisekedi – n’a pas hésité à mettre en garde, lors d’un meeting réunissant ses troupes et des membres de l’UDPS, « tous ceux-là qui ont l’intention de créer le désordre ici ». Il vise ainsi les kabilistes qu’il a quittés en 2015: « Hier ils étaient au pouvoir et n’étaient plus Katangais. Aujourd’hui ils redeviennent Katangais. Aujourd’hui Kyungu wa Kumwanza est taxé de traître (sic) parce que j’ai accepté de travailler avec le président Tshisekedi. Je les appelle (à) arrêter leurs manœuvres qui visent à déstabliser le Katanga ».

Les fauteurs de troubles, désireux de profiter de la période difficile que connaît le Congo – perte de pouvoir d’achat, absence de direction politique claire, épidémies diverses – arriveront-ils à leurs fins ?

Par Marie-France Cros

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